Article de Sylvie Robert , Secrétaire Nationale du PS à la Culture
« Toute personne capable d’avoir conscience de ce qu’elle est , de ce qu’elle fait et surtout du rôle qu’elle a dans ses relations à autrui possède une culture : nul ne peut-être exclu de ce royaume » Manuel Vasquez Montalban
« Faites des créations qu’attend le peuple », dit le Président de la République dans la lettre de mission à sa Ministre de la Culture.
Jean Vilar parlant de la démocratisation culturelle disait : »Avec audace et opiniâtreté , imposer au peuple ce qu’il ne sait pas qu’il désire. ». Cinquante ans séparent ces deux propos.
Aujourd’hui , en 2009 , nous avons une double responsabilité . Il faut à la fois dénoncer fermement la situation dramatique dans laquelle se trouvent l’art et la culture dans notre pays mais aussi analyser les pratiques culturelles de la société du 21ème siècle , en mettant à plat nos référentiels antérieurs , en étudiant la complexité du paysage actuel .Il s’agit bien de formuler un projet qui tente de répondre aux enjeux de demain .
N’oublions pas cependant jamais l’Histoire ,notamment celle écrite par la gauche lorsqu’elle était aux responsabilités, et qui a contribué à doter notre pays d’une grande politique de la culture, à constituer un réseau d’équipements et d’équipes de production et de diffusion de grande qualité et à mettre en place en place une multitudes d ‘initiatives diverses et foisonnantes .
L’action publique culturelle française est exceptionnelle , exemplaire au point qu’elle est encore enviée par bien d’autres pays . La nouvelle page à écrire doit se nourrir de cette réalité .
Chacun s’accorde en effet à faire le constat d’une fin de cycle de la politique culturelle , et donc de la nécessité de bâtir un nouveau modèle. Toutefois , il est clair que le contexte actuel de crise financière et économique en rend la démarche complexe et délicate .En même temps , nous assistons à une telle révolution idéologique , celle d’une droite ultra-libérale qui sans état d’âme atteint les valeurs qui nous sont chères , celles qui touchent les libertés , le pluralisme , la laïcité , l’égalité que nous n’avons plus le choix .
Le monde de la culture et le parti socialiste : « l’histoire d’un désamour »
La culture et le parti socialiste ont une histoire commune et pourtant il est un fait : la culture a été trop longtemps absente de nos débats , de nos campagnes électorales , de notre réflexion de socialistes alors qu’elle est au coeur des valeurs d’émancipation et de liberté que nous portons .De quelle culture s’agit-il ? Bien au delà de sa dimension sectorielle , elle est la dimension essentielle de « l’être humain doué de raison » comme de « l’être social qui grandit de sa relation aux autres » , évoqué dans la déclaration de principe du PS . Elle est le travail de la pensée , celle de soi et celle de l’Autre , elle est facteur d’émancipation individuelle et collective ouvrant à la compréhension du monde et donc à la liberté .Le regard des artistes aide à éclairer les mutations à venir , l’artiste questionne ,il dérange , il nous apprend à devenir des citoyens critiques. « Penser , c’est dire non » disait le philosophe Alain .C’est pourquoi , le droit à créer, à s’informer est le gage du bon fonctionnement d’une démocratie .Ces libertés sont essentielles pour lutter contre toute forme de standardisation et de normalisation des esprits et des modes de vie . Elles sont aussi essentielles pour réaffirmer que défendre l’économie de l’intelligence , c’est à dire l’éducation , la recherche , la culture , c’est aussi réaffirmer notre attachement à une société de l’innovation et du savoir .
Les politiques de la culture auraient-elles perdu le sens politique de la culture ? Peut-être!
En tout cas , il devient urgent d’affirmer que défendre la culture dans un projet politique , c’est d’abord et avant tout la poser comme un enjeu transversal , comme un élément qui crée du lien , qui nous permet de nous retrouver sur des utopies , comme enfin ce qui nous aide à avoir une vision de la société de demain à partir de nos valeurs communes , de justice et de solidarité . Et il ne suffit pas d’affirmer que les ressources de l’intelligence et de la sensibilité alimentent mieux que toutes autres la croissance économique , il faut rappeler qu’elles sont indispensables au progrès social et au projet démocratique .
Le gouvernement Sarkozy et la culture: une mise à mal programmée
Cet engagement pour défendre la priorité culturelle devient urgent car le gouvernement actuel a décidé d’engager une véritable bataille idéologique avec une cohérence sans faille , une méthode redoutable qui consiste d’abord à supprimer , à diviser, à réduire , à fragiliser pour quelques temps plus tard faire de grandes annonces et adopter la posture du défenseur de la cause culturelle . Peut-être est-il dès lors important de rappeler quelques faits et d’identifier les symptômes de la crise qui secoue le monde culturel actuel .
Cela commence en 2007 avec la lettre de mission du Président de la République à Christine Albanel dans laquelle les fondements même de la politique culturelle sont remis en cause .Là encore , les apparences sont trompeuses car après avoir affirmé que « la démocratisation est un échec » , il prône et impose l’obligation de résultats afin que l’offre culturelle réponde à l ’attente de la population …Ce populisme est une grande rupture avec la conception de la politique culturelle qui a présidé à l’action de l’Etat depuis la création du Ministère de la Culture .Le contexte est clair . L’art et la culture sont évalués à l’aune d’une rentabilité immédiate qu’il faut pouvoir quantifier et mesurer . Ce qui est différent d’une démarche d’évaluation dont les indicateurs doivent être partagés par l’ensemble des acteurs . L’art comme outil critique , la mise en valeur du sensible et la culture comme facteur d’émancipation de l’individu ont disparu .Depuis , l’inquiétude grandit . Le budget ne cesse de baisser .A coup de gels qui se « dégèlent » lorsque la protestation devient trop forte dans le secteur du spectacle vivant , la chute du budget du Ministère de la Culture , entamé dès 2002, -sur ce point, c’est la continuité qui prévaut-est une réalité que l’on ne peut plus contester aujourd’hui .
Ainsi , on constate que l’action culturelle est malmenée , que l’éducation artistique est négligée , que le patrimoine est sinistré et ce , malgré les 100 millions d’euros en plus annoncés par le Président Sarkozy et que le rayonnement international est complètement délaissé . Le manque d’ ambition pour défendre un vrai service public de la culture est le signe d’un désintérêt évident pour ce secteur . Quant à la loi sur l’audiovisuel public , sous couvert d’une fausse bonne idée , elle traduit bien une attaque contre le service public et elle révèle le souhait d’un renforcement des chaînes privées qui devraient ainsi bénéficier du surcroît de recettes publicitaires . Le spectacle vivant malgré les « yoyos »de son financement est lui aussi fragilisé . Son paradoxe atteste aussi de la difficulté de la situation actuelle . D’un côté , une créativité foisonnante , une vitalité forte , le développement sans précédent des ars de la rue , des arts de la piste , des musiques actuelles …, de l’autre une crise structurelle dont les signes les plus saillants sont révélés par la question de l’intermittence , c’est à dire la rémunération des artistes et des professionnels du spectacle et de l’audiovisuel , la fragilisation sans précédent de projets et une précarisation de plus en forte des artistes .
Ajoutez à cette situation , la révision générale des politiques publiques et la crainte d’une suppression du Ministère de la Culture, il faut convenir que l’angoisse est fondée quant à l’avenir de ce secteur . On ne peut oublier le projet de loi « création et Internet » , destiné à lutter contre le piratage des oeuvres musicales et cinématographiques sur Internet et qui intervient deux ans après la loi dite « DAVSI ».Il démontre une fois encore un manque de réflexion voire d’imagination d’un gouvernement qui pour n’avoir pas anticipé les mutations de la révolution numérique et ses conséquences , ne parvient toujours pas à dépasser l’opposition entre les militants du « tout gratuit » et les défenseurs de la création et des auteurs.
Je terminerai cet exercice « non exhaustif » en évoquant le débat sur le fonctionnement des politiques culturelles et particulièrement le cadre institutionnel et contractuel qui régit les relations entre les différents acteurs publics .Sans préjuger de la conclusion de la réflexion en cours au sein de la commission du comité de réflexion et de propositions sur la Modernisation et le Réequilibrage des Institutions de la Vème République présidé par Edouard Balladur , force est de constater que là aussi , l’époque n’est plus la même . L’Etat s’est désengagé , plus il s’est effacé . A un Etat qui a su impulser s’est substitué un Etat gestionnaire , tandis que les collectivités territoriales fortes de leurs financement et de leur volonté de construire de véritables politiques culturelles se sont imposées comme de vrais acteurs publics de développement .La politique culturelle de l’Etat s’est historiquement mise en oeuvre dans un rapport descendant .L’Etat était prescripteur , les collectivités territoriales et les institutions culturelles appliquaient ses modalités d’intervention et de financement .. Aujourd’hui cependant , elle ne sait plus épouser la réalité de ce qui se crée dans les territoires , là où se déploient projets , pratiques artistiques dans leur relation aux populations . D’où , cette nécessité de redéfinir un nouveau mode de relation fondé sur la complémentarité entre tous ces acteurs publics qui concilie l’attention à la pluralité des démarches artistiques , des lieux , des expressions culturelles et l’efficacité d’une action publique au service d’un projet de territoire . J’ai souhaité évoqué brièvement quelques-uns des symptômes de la crise politique et culturelle que nous vivons . C’est une crise des valeurs , c’est une vraie rupture idéologique orchestrée et assumée par un gouvernement de droite , c’est l’illustration d’un manque d’anticipation face aux bouleversements que connaît ce secteur à la fois du côté des artistes , de leur environnement social , technologique mais aussi du côté des citoyens , de leurs pratiques .
C’est finalement le rôle et la place de l’art et de l’artiste dans notre société du 21 ème siècle , face à la mondialisation qui se pose et celle que l’on réserve au citoyen dans cette relation dialectique .
Les grands enjeux pour le PS
L’une des grandes difficultés à surmonter est d’abord celle de notre incapacité à avoir une approche globale , non segmentée du monde qui nous entoure .
Parce que les questions du vivre ensemble , du savoir et de l’innovation sont au coeur de nos préoccupations . Parce que les questions de décentralisation , de création et de transmission font partie intégrante des valeurs que nous portons . Parce que les questions européennes et internationales sont indissociables des réflexions sur la diversité , la laïcité , l’identité et l’ouverture à l’autre . Parce qu’enfin , les questions économiques , d’emploi , du numérique sont intimement liées à notre capacité d’anticiper sur les évolutions sociétales de demain . Parce que les artistes et les politiques peuvent « dire le monde dans une vision critique et anticipatrice » , nous avons , en tant que socialistes , le devoir de réaffirmer l’importance de l’art et la culture dans notre projet .
« La réalité ne peut-être franchie que soulevée » René Char
Le défi est en tout premier lieu de redonner du sens au politique comme moyen de réinvestir le champ de la pensée et de l’action publique et comme outil de régulation .
Quand l’art n’a pas la place qu’il mérite , ce n’est pas lui qui va le plus mal , c’est bien plutôt la société qui ne sait plus la lui donner . Or nous en avons besoin pour reconstruire du vivre-ensemble . Cela passe par une confiance retrouvée avec le monde de la culture .Car , si l’art et la culture sont des produits du lien social , elles sont aussi les conditions d’existence de ce lien .
Le chantier est complexe parce que repenser un projet culturel suppose de s’affranchir de certains concepts , celui par exemple de l’oeuvre comme seule finalité , celui de l’excellence comme principal critère de choix ou celui du rôle de l’Etat comme unique expert . Et ce n’est que quelques points , il y en a bien d’autres .
Créer les conditions d’accompagnement des expressions les plus diverses , de la créativité , de l’innovation sur l’ensemble des territoires dans l’exigence et le lien avec les populations appelle la remise en cause de nos références , la définition de nouvelles modalités d’intervention , l’insertion de la culture dans l’ensemble des politiques publiques qui fondent notre projet de société , l’éducation , la recherche , la formation , l’aménagement du territoire , la solidarité , la politique de la ville (…)C’est alors que resurgit la question de l’éducation populaire comme élément essentiel d’une politique culturelle humaniste que nous voulons retravailler collectivement .
Les grands chantiers de réflexion et de travail
En premier lieu , il convient de repenser la dialectique entre art/création et public/population .Dépasser la simple question de l’oeuvre et de l’excellence pour élargir le champ culturel à une dynamique de projet .Un projet artistique et culturel lié à un territoire dans toutes ses acceptions même imaginaire- qui s’affranchit des modèles et des formes , qui s’extrait de la relation producteur/consommateur en révélant une nouvelle « figure de l’amateur », qui retrouve le sens des valeurs symboliques partagées .C’est redonner à la place et au rôle de l’art et de l’artiste dans notre société , une dimension essentielle , politique et sociale au sens sociétal du terme .Ce chantier est fondamental car il doit être en prise sur les évolutions du monde contemporain . Etre attentif aux mutations , c’est prendre des risques , c’est s’aventurer , c’est tout simplement ne pas s’enfermer dans des représentations toute faite .C’est ainsi soutenir et promouvoir la création artistique , qui a besoin d’un climat d’indépendance , de conditions pour s’épanouir, et il faut rappeler à ce sujet que la liberté d’expression et de création est une valeur essentielle, chèrement obtenue , mais jamais définitivement acquise. Les menaces qui pèsent sur les libertés publiques sont des menaces directes sur la vie artistique et culturelle.
Le deuxième grand chantier est la question de la transmission . Nous l’avons maintes et maintes fois réaffirmé , l’éducation artistique de la maternelle à l’université doit être au coeur de notre projet socialiste .Nous avons tant regretté le plan de 2000 dit Lang/Tasca qui a été purement et simplement enterrée alors que le Président de la République vante l’éducation artistique . Les arts du sensible doivent retrouver leur place au côté des savoirs fondamentaux .
J’ajouterai à ce deuxième chantier , la question des enseignements artistiques et de la formation .
Le troisième enjeu consiste à bâtir une nouvelle stratégie de régulation des industries culturelles, et ce dans le nouveau contexte de l’ ère numérique et du développement des technologies de l’information et de la communication. Il intéresse la production des contenus comme leur accès au plus grand nombre .La révolution numérique appelle une viligance particulière pour assurer la préservation et le développement du cinéma , de l’édition , de la musique enregistrée et simultanément conduit à revisiter le thême de la démocratisation culturelle , en prenant en compte les nouvelles pratiques artistiques et sociales qui se déploient sur le net. Inventer de nouveaux modèles économiques pour les industries culturelles , sauvegarder le modèle français et européen du droit d’auteur, encourager les nouveaux usages , telles sont les conditions d’un équilibre , encore plus riche et plus libre grâce aux bouleversements technologiques.
Le quatrième enjeu est celui du nouveau paysage institutionnel de demain . Celui-ci doit redéfinir les cartes dans une nouvelle partition entre l’Etat et les Collectivités Territoriales . Il touche à à l’aménagement du territoire , à la question des financements et aux rôles respectifs de chacun des acteurs publics .Cette question qui n’est pas nouvelle doit cependant être traitée , certes dans le nouveau contexte de la réforme des institutions qui , à l’heure où j’écris ces lignes , n’est pas connue mais aussi avec une vision réformiste d’un Etat qui doit être en mesure de s’adapter à une nouvelle donne territoriale . Elle concerne le Ministère de la Culture , son positionnement stratégique et transversal , elle concerne ses services déconcentrés , leurs missions et leur rôle face à la montée en puissance de l’ensemble des collectivités territoriales. Ellesconcerne la répartition des responsabilités et pose la question du chef de file entre tous les acteurs .
Le cinquième enjeu , tout aussi fondamental, est celui de l’Europe et de la dimension internationale. Alors que l’actuel gouvernement met en coupe réglée le réseau culturel extérieur de notre pays pour des raisons de restriction budgétaire, il nous faudra affirmer avec notre ambition:celle d’un monde culturel multipolaire. Il y a va de la diversité culturelle sur notre planète. La mondialisation culturelle ne saurait être soumise aux seuls intérêts financiers de quelques pays.
L’Europe se dotera-t-elle enfin d’une action d’envergure pour la culture ? La France qui a forgé le concept d’exception culturelle, doit redevenir le fer de lance de la construction d’une Europe de la culture , et les socialistes doivent en être les infatigables promoteurs.
La tâche est immense et passionnante . Elle devra être élaborée collectivement , et se nourrir de l’apport de toutes les forces vives culturelles .C’est sûrement un sixième chantier …indispensable.
L’engagement de tous pour la culture est plus que jamais nécessaire.